N°1

« Bonjour, je m’appelle Jerry. 

« Bonjour Jerry ! Répondirent à l’unisson la vingtaine de personnes présentent dans la pièce, le salon d’une vieille maison de campagne. 

 

J’essuyai mes mains moites sur mon pantalon. C’était ma grande « première ». Comprenez : ma première réunion au Club de
la Dernière Chance ainsi que ma première intervention devant ces gens que je ne connaissais pas il y a encore une demi-heure à peine. 

 

D’où le trac, les mains moites, et l’air vaguement halluciné que je devais afficher sur le coup. A moins que ce ne soit l’infâme tapisserie orange fané à bulles marrons des années soixante-dix qui me donnait des palpitations. 

 

Le salon était sans doute spacieux mais on avait poussé les vieux meubles en bois foncé contre les cloisons pour dégager le centre si bien que j’avais l’impression que les murs allaient se refermer sur moi. Enfin, on avait réussi à y caser tous les sièges utilisables dans la maison et on avait rajouté des caisses en matériaux divers pour faire le compte. 

 

A mon arrivée, tous les membres du club étaient déjà installés et débattaient vivement de l’ordre du jour en faisant tourner les assiettes de biscuits apéritifs d’une main, et les gobelets de boisson fraiche de l’autre. Et vu la chaleur étouffante qui régnait dans la pièce en dépit des fenêtres ouvertes, les boissons fraîches n’étaient pas du luxe. Quelle idée de d’entasser autant de personnes dans une pièce un midi, en plein mois de juin, dans le sud de
la France ! N’importe qui de sensé aurait mis tout ce beau monde dans le jardin. 

 

La présidente de l’association avait prit la parole pour annoncer la présentation d’un nouveau postulant et le brouhaha s’était tu immédiatement. 

 

L’angoisse ! 

 

J’avais maintenant face à moi une vingtaine de personnes silencieuses et attentives. Un véritable bloc humain. Difficile dans ces conditions de se faire une idée précise d’une assemblée aussi hétéroclite. A première vue, j’avais l’impression qu’il y avait autant d’hommes que de femmes. Peu de jeunes, principalement des adultes « entre deux âges » et quelques seniors de toutes les catégories sociales. 

 

De ma présentation allait dépendre mon acceptation dans le club. Je ne devais pas échouer ! Je pris une brève inspiration et je me lançai. 

 

« J’ai 27 ans et je suis victime d’une chance… infernale. 

 

Demi-sourires approbateurs dans l’assistance. Le jeu de mot avait fait mouche. 

 

« Je ne sais pas trop quand tout cela a commencé. Je me souviens que tout gamin, je n’ai jamais eu à mettre de pièce dans les distributeurs de bonbons ou de jouets. Il me suffisait de tourner la molette et – pouf ! – j’avais ce que je voulais. 

 

Hochements de tête approbateurs dans l’assemblée. Je poursuivis : 

 

« D’aussi loin que je me souvienne, on m’a toujours dit que j’étais chanceux. J’échappais aux plaies et aux bosses. Je n’ai jamais attrapé ces trucs contagieux qu’on choppe pendant l’enfance. Et pourtant, je vivais avec mes trois sœurs, j’allais à l’école comme tous les mômes… 

Petit, je n’ai jamais eu besoin de m’abonner à Spirou, Pif Gadget ou Picsou Magazine. Ils arrivaient toutes les semaines à mon nom malgré les nombreux courriers de mes parents pour prévenir de la méprise. 

Je me rappelle aussi la fois où, en vacances au camping, j’avais participé à la chasse au trésor de « Willy le Borgne ». Ce jour-là, j’ai déterré une petite cassette ouvragée qui contenait des Louis d’or. Une vraie fortune ! ça a mis une de ces zizanies ! 

Et puis, il y avait également les parties de jeux de sociétés que je gagnais toujours. Ça rendait mes sœurs folles de rage au point qu’un jour mon père les a tous donné au Secours Populaire et n’a jamais plus voulu en racheter. Aujourd’hui encore, les mots « Monopoly », « Mille Bornes » ou « jeu des petits chevaux » sont tabous à la maison et foutent tous le monde en rogne. 

 

« Ben au moins, tu parles encore à ta famille toi ! M’interrompit hargneusement une fille sur le côté. Elle était nettement plus jeune que moi. Les bras croisés, le visage fermé, on sentait chez elle de la colère et de la tristesse tandis qu’elle détournait les yeux pour ne pas croiser mon regard. Elle se fit rappeler gentiment à l’ordre par quelques personnes dans l’assemblée. Un vieux monsieur lui pris amicalement le bras. 

 

Je hochai la tête à son attention avec un petit sourire contrit. Elle avait raison. Je poursuivis cependant : 

 

« Quant à mes copains de classe… ça se passait toujours de la même façon. Au début de l’année scolaire, tout allait bien. On me prenait dans son équipe en sport, on jouait avec moi… et puis ils finissaient par se rendre compte que je gagnais toujours. Et que je gagnais non pas grâce à mes efforts ou mon talent mais toujours grâce à des concours de circonstances. Les enfants le remarquaient, les parents et les professeurs aussi. Alors, immanquablement, la situation se dégradait en cours d’année. 

Les gamins refusaient de jouer avec moi quand ce n’était pas les parents qui le leur interdisaient. Et puis il y avait les rumeurs… Des fois j’étais un tricheur. Pour les profs, j’étais d’une insupportable suffisance. Pour certains parents j’étais « flippant », « bizarre », « louche », « pas net »… Je finissais la fin de l’année seul et mes parents ont dû me changer plusieurs fois d’établissement scolaire. 

 

Je jetai un coup d’œil furtif à la fille en colère qui me regardait à nouveau. Je ne savais pas trop comment réagir. C’était la première fois que je rencontrais des gens qui partageaient ma « malédiction ». Je m’étais toujours cru seul dans ce cas là. 

 

« Plus tard, j’ai appris à faire profil bas et j’ai réussi à me faire quelques amis. Je ne jouais pas au billard, ni au babyfoot, ni au poker ou au tarot mais c’était la condition pour ne pas susciter de jalousie et avoir une vie sociale. 

Et puis, lorsque la chance frappait, je tâchais toujours d’en faire profiter les potes : places de ciné ou de concert gratuites, consoles de jeux et voyages gagnés à la tombola du lycée… 

Cette technique a marché pendant un temps mais sur le long terme, ça n’a rien changé. Jalousie, querelles, malaises… ça revenait toujours. J’ai fini par couper les ponts avec la plupart d’entre eux. 

 

Quelques soupirs dans l’assistance. Pas mal de mine désolée tandis que d’autres restaient de marbre. Eux n’allaient pas pleurer pour si peu. Comme la jeune fille de tout à l’heure, ils avaient perdu bien plus que quelques camarades de classe. 

 

« Il y a quelques temps de ça, j’en ai eu assez de me cacher, de ne pas en profiter. Et puis, je voulais tester ma chance. Je me suis mis à acheter des jeux à gratter plusieurs fois par jour, à fréquenter assidûment les casinos. J’ai eu très vite beaucoup d’argent que je claquais n’importe comment. 

 

Dans la salle, les plus âgés secouaient la tête de pitié et de commisération. 

« On est tous passé par là ! 

« Erreur de jeunesse ! 

Entendais-je murmurer. 

 

« Je passais dans les allées de machines à sous, j’appuyais au hasard sur les touches et je gagnais jackpot sur jackpot. J’ai été « blacklisté » de tous les casinos de France en moins d’un mois. Sur le moment, je trouvais ça drôle. Et puis les choses ont pris une tournure beaucoup moins amusante ; Les buralistes ne m’adressaient plus la parole, j’étais suivi par des types louches, des gros bras m’attendaient devant chez mes parents … Le jour où l’un d’eux s’en est pris à Lydia, ma plus jeune sœur, j’ai compris que je ne pouvais plus continuer comme ça. 

 

L’auditoire était suspendu à mes lèvres. J’avoue que j’en rajoutai un peu dans le pathétique, notamment au sujet de ma frangine. En vérité, c’était le gars qui avait passé un mauvais quart d’heure. Championne de handball au physique athlétique et au caractère de cochon, elle n’était franchement pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Elle lui avait mis les points sur les I et le type avait fui sans se retourner. 

 

Après quoi, elle m’avait mis la main dessus et expliqué le reste… Se faire tancer par sa petite sœur ! La honte ! N’empêche que ça m’avait remis sur les rails. 

 

« Il y a quelques mois de ça, j’ai décidé de reprendre ma vie en main et j’ai monté ma propre boite : Jerry TrouveTout – Porte-bonheur. Je mets ma chance au service des gens. Je retrouve des objets perdus, je les accompagne lors de voyages, lors de la signature de contrats importants… 

 

Sourire de l’auditoire. 

 

En fait, l’idée de ma petite affaire m’était venue lors de la dernière soirée – particulièrement peu glorieuse– de Saint Sylvestre. Fin saoul alors que je venais de me faire plaquer par ma copine, ça m’était venu comme ça. 

 

« Je faisais des recherches pour un client quand je suis tombé sur votre association « Le Club de
la Dernière Chance ». 

 

La vérité mais pas TOUTE la vérité. La base de tout bon mensonge. 

 

« Je ne savais pas qu’il existait d’autres personnes dans mon cas, victime de ma malédiction. 

 

Tout à fait exact ! J’avais cru à une blague sur le coup. 

 

« Je suis vraiment très heureux de vous avoir trouvé même si c’est dans des circonstances assez rocambolesques, ajoutais-je avec un éclat de rire. 

 

Rocambolesque ? C’était peu dire ! 

 

« Maintenant que je vous connais, j’ai retrouvé l’espoir. L’espoir de pouvoir enfin parler avec des gens qui me comprennent et – qui sait – que ce soit peut être ma dernière chance ? 

 

Ovation de la salle. Des « bienvenue » retentirent, on applaudit très fort. J’avais un peu honte d’avoir fait vibrer la corde sensible à ce point. Non pas que ce que j’avais raconté soit faux – tout était rigoureusement exact ! Mais bon… Je n’allais quand même pas leur dire qu’une vieille excentrique m’avait payé pour leur filer le train et enquêter sur leurs ateliers macramé, scrapbooking et occultisme, non ? 

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