N°2

Deux jours plus tôt. 

J’ouvris la porte et tombai nez à nez avec une cravate en tissu satiné noir sans la plus petite marque ou couture visible. A la fois fluide, brillante et froide. Et vaguement menaçante aussi, un peu à la manière d’un serpent si vous voyez le genre. Peut être que la carrure du propriétaire de la cravate si chic – taillé façon armoire à glace vêtu d’un complet noir et d’une chemise à la blancheur éblouissante – n’était pas complètement étranger à mon parallèle avec le serpent menaçant. Mais sous le coup de la surprise, j’avoue que c’est la première pensée qui m’a traversé l’esprit. 

Toutefois, je plaide les circonstances atténuantes. La voix qui avait pris rendez-vous avec moi par téléphone la veille appartenait à une gentille vieille dame et pas vraiment à Men In Black. D’ailleurs, ce jour-là, c’est effectivement la deuxième idée complètement saugrenue qui me passa à l’esprit car la vieille dame s’était présentée sous le nom de Mrs Black. Men In Black… Mrs Black… j’admets avec du recul que ce n’était pas franchement drôle mais j’étais très déstabilisé. 

Si je ne me suis pas mis à rire bêtement ce jour là, c’est uniquement parce que mon cerveau en mode automatique fit jouer la clause « instinct de survie » inscrite dans notre contrat. Pourtant, l’oreillette bluetooth et les lunettes de soleil accrochées à ce visage de figurine Action Man (mâchoire carrée, volontaire et pommettes saillantes) étaient d’un comique achevé. Après réflexion, c’est sans doute la sacoche en cuir noir usée qui a dû mettre la puce à l’oreille de mon cerveau (ahah!) Plus menaçante encore, elle ne cadrait pas du tout avec le personnage. 

Mon cerveau avait raison de se méfier car dans la seconde qui suivi, GI Joe dégaina une carte de visite sur laquelle était inscrite « Me Magloire LEMPEREUR, avocat ». 

C’est alors qu’une petite vieille fluette et distinguée, cheveux blancs, jupe en tweed et rangs de perles le poussa sur le côté sans ménagement et entra chez moi sans plus de cérémonie. 

« Entrez, je vous en prie… » Marmonnai-je tandis qu’elle me passait devant en m’adressant un sourire espiègle, l’avocat dans son sillage. 

« Mais c’est tout à fait charmant ici ! S’exclama-t-elle en pénétrant dans la grande pièce principale qui me servait à la fois de cuisine, de salle à manger et de salon de réception pour ma clientèle. Je refermai du pied, l’air de rien, mon placard à linge. 

Elle contempla un instant la machine à sous installée près de la porte d’entrée avec un hochement de tête satisfait, comme si elle s’attendait à l’y trouver. C’était une machine à sous assez imposante, une de celles qui peuplent les allées des casinos. Celle-ci était originaire de Las Vegas et avait atterri chez moi suite à un invraisemblable imbroglio entre le S.A.V. où elle avait fait un séjour en maintenance, son propriétaire et moi. 

« Cher Monsieur Fortuna, Léonard m’a tant parlé de vous ! Mais il ne m’avait pas dit que vous êtes amateur d’art moderne, dit-elle le nez en l’air, en découvrant mon faux plafond construit à base d’échelles et ornementés de parapluies ouverts. 

Puis, avisant une autre de mes « œuvres », un miroir brisé décoré de bouts de magazine et de photos déchirés de mon ex-copine partie depuis longtemps : « Est-ce une copie d’ « Espoir d’Infortune » ? Léonard m’a assuré pas plus tard que le mois dernier qu’il n’en existe que deux exemplaires au monde. Et le sien vaut une petite fortune me suis-je laissée dire… 

J’oubliai de lui répondre tandis que j’observais avec surprise Me Lempereur investir ma table basse de ses affaires. D’autorité, il avait posé au sol le service à thé et les petits gâteaux que j’avais préparé pour le rendez-vous et entreprenait maintenant d’aligner méticuleusement des piles de documents. Fasciné, je le regardai ajuster ses blocs de papier jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une feuille qui dépasse. Enfin, satisfait du résultat, il sortit deux boites de stylos qu’il disposa côte à côte, parfaitement parallèle. 

Je m’arrachai à la contemplation de la scène pour revenir à la conversation. 

« Il s’agit de l’exemplaire original Mrs Black. J’ai réalisé l’exemplaire de Monsieur Mooney à sa demande, répondis-je d’un ton un peu plus maussade que nécessaire. 

Mrs Black était une nouvelle cliente et venait sur recommandation de Léonard Mooney, le tout premier client de ma petite agence Jerry TrouveTout – Porte-bonheur. Je me demandais ce qui pouvait amener une « lady » dans son genre. 

Bien entendu, après son coup de fil, j’avais fais une recherche sommaire sur sa personne. Mrs Black, soixante-deux ans, veuve de Mrs Eliot Black du prestigieux cabinet d’assurance Black, Linton et Burnett, née Blanche, Marie, Josée Morale. Blanche Morale… Blanche Black… Il fallait sûrement avoir son petit caractère pour assumer un prénom pareil, surtout quand le destin vous fait marcher avec. Petite, les cheveux d’un blanc éclatant, le teint frais délicatement rosé, le dos bien droit… le passage du temps avait été clément avec elle. 

Dans sa jeunesse Mrs Black était professeur d’anglais dans un lycée français au cœur de Londres. Aujourd’hui, la vieille dame assise en face de moi en train de dévorer des biscuits secs une tasse de thé à la main était à la tête d’un patrimoine de plusieurs millions de livres sterling. On la disait passionnée de babioles antiques et d’œuvres de bienfaisance. On la disait aussi futée et dure en affaires. 

Elle était venue avec son avocat ; un signe qui ne trompe pas ! En quoi pouvais-je donc bien lui être utile ? 

La première tasse de thé avalée, les mondanités d’usages expédiées, Mrs Black entra dans le vif du sujet. 

« D’après ce cher Léonard, vous êtes l’homme le plus chanceux au monde. 

Mrs Black avait le sourire bienveillant, le ton cordial mais elle m’observait avec la plus grande attention. Non sans malaise, je me rendis compte que Men In Black – qui avait ôté ses lunettes de soleil – en faisait autant. Et prenait des notes de surcroît. 

« Permettez que nous vous soumettions à quelques tests. La tâche que je souhaite vous confier est délicate et il serait fâcheux que… disons… vous ayez surestimé votre chance. 

Sans attendre ma réponse, elle adressa à l’avocat un petit signe de tête : 

« Je vous prie de bien vouloir procéder à l’examen cher maître. 

Une vraie dame de fer sous son sourire de velours cette Mrs Black ! 

L’avocat saisit sa sacoche et fouilla dedans à la recherche d’une pièce de monnaie ou de quelque chose du genre imaginai-je. Sûrement une pièce de monnaie ! La classique trois séries de « pile ou face », de dix lancés chacun, afin de d’éprouver mon aptitude à forcer le hasard. Quelques clients m’avaient déjà testé de la sorte avant de me confier du travail. Ce serait vite expédié, carton plein pour chaque série me dis-je avec assurance. 

Mais contre toute attente, il sortit une loupe ainsi qu’un objet de la forme d’un stylo qui s’avéra être une lampe de poche. 

« Avec votre permission, Maître Lempereur va noter quelques unes de vos caractéristiques physiques pour les besoins de notre contrat, dit Mrs Black toujours souriante. 

Voilà qui était tout à fait inhabituel ! Je n’étais pas franchement inquiet mais quand même, le bonhomme devait bien mesurer 1m90 pour 110 kilos et sa silhouette révélait l’accro des salles de musculation et des piscines olympiques. Soit une bonne tête de plus que moi et 30 kilos, facile ! Et je n’étais pas d’un genre particulièrement athlétique ni d’un tempérament bagarreur. Je n’en avais jamais eu besoin. 

Mon menton dans une main, sa petite lampe torche de l’autre, il examina attentivement mon visage. 

« Souriez, grommela-t-il 

J’obtempérai mais de mauvaise grâce et m’aperçu qu’il examinait mes dents. Je commençai à voir rouge. 

« Hé ! Vous me prenez pour un cheval ou quoi ? Protestai-je en dégageant ma tête d’une secousse avec un regard de reproche à l’adresse de la vieille bique qui souriait toujours. 

« Cheveux châtains roux non teints. Yeux verts sans nuances. Quelques tâches de rousseur. Un excellent spécimen Mrs Black, bien que dépourvu des fameuses « dents de la chance ». nota GI Joe d’un ton docte tandis qu’il rangeait ses instruments. 

Un spécimen ? Moi ? 

J’allais me lever sous le coup de l’indignation mais Mrs Black me tapota la main d’un air apaisant. 

« Veuillez nous excuser pour cet examen assez inconvenant, j’en conviens. Il est essentiel que je confie mon enquête à un authentique chanceux et il apparaît maintenant que vous êtes l’homme de la situation. C’est parfaitement clair à présent. 

« Hum ! Tout dépend. En combien de temps courrez-vous le cent mètres ? demanda Lempereur, avec une petite moue réprobatrice. 

Le cent mètres ? Mais quel rapport avec ma chance ?! Et c’est quoi, le job ?!! 

Je m’apprêtais à poser ma question sans détour lorsque la porte de ma chambre claqua au loin et fit sursauter la vielle dame et l’avocat de conserve. 

« Vous vivez avec quelqu’un ? demanda-t-elle l’air interdite. « Parfaitement inhabituel ! s’exclama Maître Lempereur à sa suite d’un ton vaguement scandalisé. 

C’est alors que Madame fit son apparition, traversa la pièce de sa démarche souple et pris place sur un canapé libre. Elle toisa mes deux visiteurs. Personne ne sait mieux toiser que Madame, pas même la reine d’Angleterre. Pour le coup, je me sentis un peu vengé des vexations subies quelques minutes plus tôt. 

Satisfaite de ce qu’elle voyait, Madame tourna sa tête à 180° et, jambe en l’air, entreprit la toilette minutieuse de son pelage. Riant sous cape, je décidai de faire les présentations. 

« Mrs Black, Maître Lempereur, je vous présente Madame. 

« Une chatte entièrement noire… constata la vieille dame avec un demi-sourire. Comme c’est charmant ! « Est-ce qu’elle vous parle ? 

Je tiquais à la question de l’avocat. 

Est-ce qu’elle…Quoi ??!! 

« Oubliez ça ! Intervint vivement Mrs Black. Monsieur Fortuna, votre mission, si vous l’acceptez, sera d’infiltrer une organisation du nom de « Club de
la Dernière Chance » et de me rapporter toutes les activités de cette association. Vous accorderez une attention toute particulière à tout ce qui serait de nature… disons… ésotérique. 

Le Club de
la Dernière Chance ? 

Ça sentait l’embrouille à plein nez, son affaire. 

« Alors, vous le prenez, le job ? Lempereur s’impatientait. 

Evidemment, avec un nom pareil, j’acceptai ! 

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