N°5

Et c’est ainsi que le lendemain, une fois mon petit déjeuner expédié et mon panier pique-nique empaqueté, je quittai la grande ville et pris la route pour Redoussas, en plein mois de juin, avec ma petite Renault Super 5 certes non climatisée mais increvable !  Le soleil éblouissant, la chaleur écrasante de bon matin, les grillons, la garrigue, les Cévennes… ça sentait les vacances ce qui me mit de fort bonne humeur bien malgré moi. 

Distraitement, je farfouillai dans la boite à gants pour en retirer une antique cassette que j’insérai dans l’autoradio. Les premières mesures de l’album Fashion Nuggetts de Cake retentirent.  Yeah ! C’est les vacances baby !  Moment « nostalgie » au cours duquel je me remémorai les expéditions familiales, entassés à six dans la voiture parentale surchauffée. Puis plus tard, celles entres potes, à six encore, toujours dans une voiture surchauffée mais plus petite encore… Tout à mes souvenirs, j’avais perdu un peu le job de vue et ne voyais plus les kilomètres défiler. 

Et pourtant, au même moment se produisait sous mes yeux aveugles un phénomène parfaitement inhabituel. Un prodige proprement inouï ! Je ne sais pas depuis combien de temps cela durait mais c’est mon nez qui tira la sonnette d’alarme le premier. Ça puait le caoutchouc brûlé !    Je sortis brusquement de ma rêverie pour m’apercevoir que le tableau de bord de la voiture s’illuminait comme un sapin de noël et qu’une fumée noire et grasse s’échappait du capot.  Mon cerveau se figea devant l’improbabilité cosmique d’un tel incident. La stupeur le disputait à la consternation balayant toutes pensées cohérentes comme par exemple « arrête cette fichue voiture » ou encore « dégage de là avant que ça flambe ».  Ce sont les hurlements stridents du moteur qui me firent réagir. Je m’arrêtai en catastrophe à l’entrée d’un chemin viticole aux ornières profondes, juste devant un calvaire et bondis de l’habitacle comme un démon de sa boite. A mon grand soulagement,
la Super 5 ne prit pas feu. Je pus donc retourner à la voiture, ouvrir le capot et recevoir un nouveau panache de fumée épaisse en pleine figure. 

Avec le recul, je ne sais pas trop ce que j’espérais. Je n’y connaissais strictement rien en automobile ; je n’en avais jamais eu besoin. C’est bien simple, c’est à peine si je localisais la jauge d’essence et je ne savais même pas comment changer une roue.  Vaguement désorienté, je tâchais de faire le point quand soudain, je pris conscience du miracle qui venait de se produire.  Moi, Jérémie Fortuna, je venais de tomber en panne ! Et pas dans une grande ville à portée du premier garagiste venu. Non, non ! J’étais en panne à midi, en pleine campagne, entouré de vignobles et de garrigues. Autant dire, au milieu de nulle part.  Ebahi, la tête légère, un sentiment d’euphorie m’envahit. Je m’étais toujours rêvé en homme libre de tout destin, profitant à chaque seconde des coïncidences – heureuses ou non – de l’existence. Une vie innocemment imprévisible à la place de cette chance monstrueuse et aliénante.  Le coup d’œil que je jetai à mon téléphone portable paracheva mon bonheur : pas de réseau ! Avec des petits bonds de joie, je récupérai mes papiers à l’avant, fermai la voiture et me mis en route à la recherche d’un téléphone pour joindre l’assistance dépannage de mon assurance – un truc dont je désespérais de me servir un jour.

Je sais que cela doit paraître bizarre  – à la réflexion ça l’est – d’être parfaitement heureux dans ces circonstances : en panne, cheminant dans un fossé envahi d’herbes le long d’une route déserte, sous un soleil de plomb par minimum trente degré à l’ombre.  Ma peau de rouquin virant à l’écarlate, risquant l’insolation d’une minute à l’autre, je respirais à plein poumon l’air de la liberté quand je vis au loin une maison de campagne entourée de platanes. Je m’y dirigeai d’un pas vif, conscient qu’il ne fallait pas abuser des bonnes choses…  Une demi-heure plus tard, je m’engageai sur un chemin de propriété bien entretenu et ombragé au bout duquel on apercevait une bâtisse blanche imposante d’une hauteur de deux étages. Arrivé dans la cour, je constatai la présence d’une quinzaine de véhicules garés là : une poignée de voitures neuves, quelques motos, des voitures moins récentes ainsi qu’une antique Golf des années soixante-dix couleur vert kaki. 

Une réunion bien hétéroclite, songeai-je en gagnant le perron et en appuyant résolument sur la sonnette. Sur une petite étiquette jaunie, quelqu’un avait écrit d’une main un peu tremblante : Mademoiselle Eliane Sapin. La porte finit par s’ouvrir sur un monsieur de taille moyenne, la petite cinquantaine et le cheveu rare, l’air franchement surpris. Il me dévisagea un instant et se reprit avec un léger sursaut : « Euh… c’est pour quoi ? Je tâchai de dissimuler mon sourire guilleret pour prendre un air contrarié plus adéquat selon moi à la situation :  « Je vous prie de m’excuser, bafouillais-je. Je suis tombé en panne de voiture à quelques kilomètres de là. Mon téléphone portable ne capte pas le réseau. Est-ce que je pourrais… 

« Mais bien sûr ! Entrez donc, vous avez dû cuire par cette chaleur ! M’interrompit le bonhomme avec empressement. De la main, il me fit signe de le suivre et s’effaça devant moi.  J’entrai dans un vestibule aux tapisseries vieillottes. Dans une salle juste à côté, j’entendais un brouhaha de voix.  « Asseyez-vous ici, je vous apporte de quoi boire ainsi que le téléphone. Je ne vous installe pas dans le salon, c’est plein comme un œuf ! On est en pleine A.G., comprenez…termina-t-il avec une mimique d’excuse avant de disparaître dans le couloir.  Je patientais quelques instants, serein, tandis que les éclats de voix me parvenaient de la salle d’à côté : 

« Non, non et non ! 23 n’est pas un chiffre maudit. Ce n’est pas parce que des scénaristes l’ont pondu dans une série télé que c’est la vérité ! s’exclama une voix féminine catégorique. « C’est vrai, ajouta une voix virile. Je rappellerais quand même que récemment aux Etats-Unis, ceux qui ont joué les numéros de Lost ont gagné le gros lot et empoché une somme plutôt coquette ! Pour des numéros maudits, ça se pose là moi je dis !  « Ah ouais ? Et ceux qui jouent au loto le vendredi 13, hein ? T’en penses quoi ?! Glapit un autre de façon agressive. 

« D’accord, alors pourquoi pas le 24 ? Intervint une nouvelle voix apaisante. Y a le chiffre quatre dedans et c’est clairement un chiffre maudit dans la culture asiatique…  Je repensai à ma propre collection d’objets « porte-guigne ». « Espoir d’infortune » bien sûr, mon miroir brisé acheté à la superette du quartier. Mon assemblage d’échelles et de parapluies ouverts en guise de faux-plafond. Mon coffret secret rempli de babioles « maudites ». Madame, ma chatte noire évidemment, trouvée toute petite sur mon paillasson sans que je n’ais jamais pu savoir s’il s’agissait d’un cadeau anonyme ou d’un squat en règle de la part de l’intéressée (connaissant le personnage, cette dernière option semble plus plausible). Toutes ces « chaînes de la chance » que j’avais gardé précieusement pour moi sans jamais les renvoyer à quiconque.  Alors que je rêvassais innocemment aux millénaires de malchance que j’avais dû accumuler grâce à ma collection, mon cerveau qui avait additionné deux et deux à mon insu tentait d’attirer mon attention sur le résultat obtenu. Un drôle de sentiment m’envahit soudain, alors que mon sang se carapatait de mes extrémités.  Non ! Non, putain, quand même pas…  L’homme qui m’avait ouvert me rejoignit à ce moment là, tout sourire, un verre d’eau fraîche dans une main et un téléphone dans l’autre :  « Désolé d’avoir été si long, mais je n’arrivais plus à trouver ce fichu appareil ! Commença-t-il avant de s’interrompre, plein de sollicitude. 

« ça va pas jeune homme ? Vous êtes tout pâle. On dirait que vous avez vu un fantôme !  Tourner les talons et prendre la fuite. Le diable est à mes trousses ! Je ne vois que ça… le diable… à mes trousses… Quelle est la probabilité que je tombe sur eux à cent cinquante bornes de l’endroit où ils devraient se trouver ???  « Hé Marylène ! Eliane ! Y a le jeune en panne de voiture qui se sent mal ! Il va tourner de l’œil, venez m’aider ! 

Respirer un bon coup. Retrouver les idées claires.  … je devais poser la question. Fini la pause, le job reprenait.  … A la réflexion, il n’y avait jamais eu de pause et le job ne s’était jamais vraiment arrêté même si j’y avais crû.  « Je suis bien au Club de
la Dernière Chance, n’est-ce pas ? 
Ma voix ne tremble même pas, constatai-je avec une triste fierté. L’homme me jeta un drôle de regard tandis que deux femmes d’âge moyen faisaient irruption dans le vestibule. 

« C’est vous que je cherche en fait. Je me rendais à Redoussas en voiture pour prendre contact avec vous et connaître les modalités d’adhésion. Je veux faire parti du club. Alors que les trois autres se jetaient des coups d’œil mi étonnés mi consternés, je sortis mon téléphone qui vibrait dans ma poche. Evidemment, le réseau était revenu ! Je décrochai et une voix enthousiaste demanda : « Vous êtes Jérémie Fortuna ? J’ai le plaisir de vous annoncer que vous avez gagné le premier prix lors du tirage au sort de la tombola de votre hypermarché. Je ne participais à aucun tirage au sort, tombola ou loto d’aucune sorte. Question de principe. En revanche, mes frangines se faisaient une joie de m’y inscrire à mon insu. 

Les chipies !  « Laissez-moi deviner, répondis-je d’un ton las. Je suis l’heureux propriétaire d’une voiture, c’est bien ça ? « Tout à fait, répondit la femme au bout du fil. Vous venez de gagner une superbe Lamborghini Gallardo d’une valeur de 177 000 euros, félicitations !  Je remerciai en mode automatique et raccrochai, l’esprit vide. Mon abattement et ma déception devaient se voir comme – disons – mon nez brulé rouge au milieu de ma figure pâle. Me prenant en pitié, la plus petite des deux dames me tapota gentiment le bras et me dit d’un ton maternel :  « Allons voyons ! Et si vous veniez nous raconter tout ça à côté, hein ? ça vous fera du bien, croyez-moi ! Ici, au club de la dernière chance, nous sommes tous passés par là, vous savez… 

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